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Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ?

 
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
Posts: 20

PostPosted: Mon 22 Oct - 22:06    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

Messire Aramis, comme le nommaient en pleine rue et à sa grande satisfaction ses admirateurs fanatiques, n'était plus en état de rimer trois vers, ni même un, soyons honnêtes . Le lit avait aimablement cessé de tourner depuis environ six heures du matin, mais la migraine qui avait suivi le retour des objets à leur place d'origine avait été extrêmement pénible et lui avait occasionné plusieurs violentes nausées qui l'avaient laissé sans forces aucunes, appelant la mort clémente de ses voeux, et maudissant la bouteille, les soirs de première, les triomphes en général et les régisseurs de théâtre aux yeux flamboyants pour lesquels on se damnerait si volontiers que lui-même, rien que pour tenter d'impressionner ledit régisseur, avait pris la cuite du siècle - et il n'était même pas certain que ça avait marché . L'acteur jouant Athos tenait presque aussi bien la bouteille que son personnage et l'avait relancé toute la nuit sans même se rendre compte que Stern se rendait malade ; il faut dire à sa décharge que c'est également lui qui lui avait payé le fiacre jusqu'à l'hôpital lorsque son état était vraiement devenu critique, et qu'il était resté à ses côtés jusqu'à ce qu'il sorte de l'inconscience . Après quoi il était reparti finir la nuit à l'hôtel avec l'actrice qui interprétait Milady . Un pour tous, tous pour un, mais ça va bien cinq minutes tout de même .

Les yeux vagues de Stern se posèrent sur la fenêtre où étincelait l'argent de l'aube, en reflets étoilés au long de l'encadrement métallique des carreaux . Il se détendit peu à peu et décrispa avec difficulté son poing serré sur les draps . Brusquement il prit conscience de la présence d'une infirmière entre deux âges qui lui baignait les tempes à l'aide d'un chiffon humide . La vie lui parut vaine, reflétée dans les yeux grisâtres de cette personne terne et commune, qui n'avait même pas le réflexe de lui sourire . Il frissonna . Oh non, pas encore une journée de déprime ... l'hiver approchait et des journées comme celle-là étaient fréquemment mortelles en hiver, mieux valait encore provoquer le premier passant rencontré en un revigorant duel pour la première raison venue ... Il se rappela combien on avait applaudi la veille son personnage alité et sinistre, juste parce que sa chère duchesse ne lui avait point écrit et négligeait sa cour assidûe ; quelle ironie ... Mais il est vrai que c'était un des traits les plus attendrissants du jeune Aramis, une humanité qu'il perdait dans la suite du récit et quelque part en se complaisant dans cet état languissant, Stern espérait peut-être que quelqu'un comme lui le trouve un jour attendrissant .

''J'ai soif ...'' murmura-t-il faiblement ; la femme au chignon lui apporta un verre - de l'eau, naturellement, bien essayé - puis lui signala qu'il était en état de sortir et que de nombreuses personnes attendaient pour occuper ce lit . Il émit quelques doutes, c'était un lit de fer fort inconfortable mais la façon insistante dont l'infirmière lui demanda s'il comptait faire une donation aux bonnes oeuvres de l'hôpital lui fit bien comprendre qu'un tel lit était encore trop bon pour un ivrogne aux poches vides dans son genre . Il détestait ce genre d'attitude et mit le plus longtemps possible, prétextant des vertiges qu'il ne feignait qu'à moitié, pour finalement parvenir à s'asseoir, sans même parler de remettre ses chaussures - des bottes Grand Siècle qu'il s'était confectionnées lui-même - ou encore de se mettre debout . Lorsqu'il traversa enfin le couloir menant à la sortie, des cris de protestations se faisaient écho au long des pavements sales ; à quel monsieur impatient et habitué à être servi plus vite que cela avait-on promis son lit de fièvres ? Il sourit vaguement et alla s'appuyer au mur devant l'édifice, la tête désagréablement carillonnante, recevant les bruits de la rue comme autant d'agressions, à peu près certain de survivre mais avide du moindre rayon de soleil pour le rappeler dans le monde des vivants pour de bon . Bah, il était un romantique, donc un mort-vivant en puissance, c'est comme ça que ça marche, résignons-nous ... Il repéra un banc, s'y laissa tomber et prit sa tête douloureuse dans ses mains, pour s'apercevoir qu'il portait un bandage : il ne se rappelait même plus s'être heurté la tête, mais qu'importe, il était à peu près certain d'être tombé à un moment ou à un autre .
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Joined: 20 Oct 2007
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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Tue 23 Oct - 02:14    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

"J'veux des saucisses ! ... Mes sôles ! achetez mes sôles ... Vos oeufs sont las ... Là sont les os !"

Ah ! Quel plus bel endroit que la rue pour se nettoyer l'esprit ! A peine était-il arrivé à Paris qu'il confia ses bagages à un coursier de confiance pour les mener jusqu'à bon port. Royal, il avait décidé de se promener à pied pour mieux profiter des richesses olfactives, visuelles, auditives et taciles que la capitale française savait offrir aux visiteurs attentifs. Paris, quelle amante insolente et pourtant si câline ! Paris et ses théâtres aux couleurs bigarrés ... Paris et ses hôtels aux couches angevines ... Paris et ses ruelles aux passants translucides ... Oui, Paris était la ville terrestre qu'il préférait, et par les cent pouples d'Amphitrite, il était absolument heureux dans cet océan des saveur. Un romanichel à l'allure ténèbreuse faisait chanter un vieil orgue de barbarie qui distrayait les marchands ambulants qui poussaient eux mêmes leurs carioles surannées.
"Vous trouverez là bas les vieilles Amazones
Vous tresserez des fleurs dans les cheveux d'Yvonne,
Vous toucherez les pieds de Raypunzel, la grande,
Avant de vous coucher près d'elle et sur la lande ..."


Quelques vers lui échappèrent, tant le tourbillon des sensations qui dansait autour de lui était puissant. Une jeune fille courait avec entre ses bras un panier rempli de poires opulentes et charnelles comme les plus gracieuses concubines de l'Empire du milieu. Il arrêta la jeune gavroche et lui donna une pièce étincelante d'or, contre deux poires. Bien que l'affaire fut très peu avantageuse pour lui, la jeune fille quant à elle trouva cela normal, et disparut sans demander un reste qu'elle n'aurait jamais eu dans tous les cas.

Mais alors qu'il voyageait toujours dans cette jungle urbaine des plus colorées, son regard se posa sur un pauvre diable assis sur un banc qui semblait épuisé de fatigue. Il fut d'abord surpris de voir le sieur Aramis en face de lui, et il voulut le sermonner pour l'enjoindre de rejoindre les pages tranquilles du roman de Dumas, mais ... Alexandre se rendit bien compte qu'il ne rêvait pas, mais qu'il avait en face de lui un acteur impregné de son rôle. Il s'approcha et se présenta devant lui, s'inclina et dit d'une voix douce comme le chant de la sirène.


"Mon seigneur, qu'il est triste de voir que vous semblez soucieux ... La santé vous moleste, laissez moi me charger de cette pucelle vengeresse ! Prenez ce fruit exotique qui vous fera le plus grand bien."


Il lui tendit la poire la plus charnue des deux, et poursuivit avec un large sourire.

"Vous ne devriez pas rester là si vous vous sentez comme assailli par les démons de l'enfer. Voulez-vous que j'aille quêter auprès d'un médecin quelque remède à votre mal ?"
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
Posts: 20

PostPosted: Tue 23 Oct - 11:38    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

''Dieu vous garde, et au diable les médecins,'' répondit machinalement Stern . Le quidam parlait un peu fort à son goût - il aurait fallu qu'il murmure pour que son cerveau s'en accomode - mais l'aide et surtout la compagnie étaient les très bienvenues . Un instant, l'acteur considéra avec une perplexité proche de l'aporie le fruit sorti de nulle part qui occupait soudain le creux de sa main . N'allait-il pas être de nouveau malade s'il se risquait à contenter sa soif et la faim qui se faisait jour dans ses intérieurs brûlés par l'alcool ? Pour rien au monde il ne voulait remettre les pieds dans cet antre de l'efficacité chirurgicale qu'était la Pitié-Salpêtrière, pas après la façon dont il en était sorti, et c'était très bien parce qu'on le mettrait immédiatement dehors . Il releva les yeux et dévisagea le nouveau venu sous son bandage . S'il en valait la peine, Stern prendrait le risque, sinon, il pouvait remporter son fruit défendu .

Mais c'est qu'il avait une physionomie des plus appréciables, ce monsieur ... un instant durant, prétextant l'étourdissement de l'ivresse, Stern resta les yeux fixés sur ces yeux étonnants, superbes, et qui lui inspiraient une incroyable nostalgie, au milieu d'un visage aussi séduisant qu'original .

''Vous êtes charmant, et je ne vous permettrai pas de vous faire du souci pour moi,'' trancha-t-il en portant le cadeau providentiel à ses lèvres . Etait-ce là un acteur qu'il ne connaissait pas ? Son costume était impeccable, très bien imité, à moins que ce ne soit vraiment un voyageur ... quoi de plus romantique qu'un voyageur qui a en lui le monde entier à partager aux pauvres Parisiens ? Il fallait absolument le convaincre d'accepter un verre d'absinthe quelque part dans les ruelles du quartier et en tirer tout ce qu'il avait de délicieux . Pour le coup, maître Stern se sentait des appétits quasi vampiriques .

La pensée de l'absinthe le coupa quelque peu dans son élan et il pâlit ; son corps se révolta et il étouffa dans ses mains une quinte de toux destinée à l'empêcher d'avaler la maigre bouchée qu'il mâchait précautionneusement . Il ne se laissa pas faire, dompta la bête et mordit de nouveau dans la poire ; si tu ne manges pas, si tu ne dors pas, si tu restes à rimer tes vers dans ton hamac mangé aux mites dans ton coin de mansarde mal chauffé et pas isolé du tout, tu sais comment on te retrouvera, petit romantique, or n'oublie pas que le monde a besoin de toi ... Un frisson le parcourut et il fit un effort pour se redresser et paraître un peu plus vivant .

''Je vous assure, ce n'est rien . Je ne suis pas de constitution particulièrement solide, et j'ai peut-être fêté avec un peu trop d'enthousiasme la première de notre nouvelle version des Mousquetaires de Dumas . J'allais demander si vous y aviez assisté, mais suis-je bête, je vous aurais immédiatement reconnu ... D'ailleurs je ne me serais pas saoûlé comme un imbécile, je serais resté rêveur dans mon coin de table à écouter les autres se réjouir et à me poser mille questions sur l'exceptionnel spectateur du deuxième rang .''

Son personnage frisait avec un soin immense l'extrémité de ses cheveux qui ne disparaissait pas sous son feutre à plumes . Son personnage se pinçait les joues pour qu'elles soient plus rouges et tenait les mains en l'air pour qu'elles semblent plus blanches . Il n'en était pas à ce degré de coquetterie mais le noir qui souligne pour l'agrément du public les yeux des acteurs papillonnait fort à ses paupières tandis qu'il servait à l'inconnu ce madrigal des plus équivoques . Il éclata de rire ; que l'autre croie s'il le voulait que ce n'était qu'une plaisanterie . Mais il restait libre de le prendre au sérieux et de l'entreprendre sur ce sujet . Stern n'était pas un monsieur farouche, seulement il était timide et restait caché parmi les demi-teintes . Il n'avait même pas osé demander leur nom à ces beaux yeux .
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Joined: 20 Oct 2007
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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Tue 23 Oct - 21:58    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

''Dieu vous garde, et au diable les médecins''

Quelle étrange phrase ! Dans la tête d'Alexandre, elle fut décortiquée et analysée à la manière des cadavres volés du temps où les médecins fuyaient les foudres épiscopales et les fureurs populaires. Il voulut répondre, mais préféra s'abstenir. Après tout, il était très impoli et indiscret de s'imposer ainsi à un manant en peine qui préférait peut-être la douceur de la solitude à la brutale compagnie ... Aussi préféra-t-il laisser libre cours à la voracité de son vis à vis qui mangeait sa poire avec une vigueur qu'il tentait curieusement de cacher. Cachait-il donc quelque secret ?

''Vous êtes charmant, et je ne vous permettrai pas de vous faire du souci pour moi''

Alexandre fut très surpris par cette première partie de phrase. Il devait bien se l'avouer, c'était là la première fois qu'on lui faisait un tel compliment. Quoiqu'il s'agît peut-être d'une simple formule de politesse. Mais il ne devait pas rechigner à la besogne, car si vile fût-elle, toute flatterie était à l'époque un gage de préservation ... La deuxième partie de phrase, le rassura ... Il n'était pas tombé sur un de ces mythomanes ruinés qui s'épanchent, s'épanchent, se plaignent, se plaignent, qui font tout par deux fois et qui, par deux fois, échouent.

''Je vous assure, ce n'est rien . Je ne suis pas de constitution particulièrement solide, et j'ai peut-être fêté avec un peu trop d'enthousiasme la première de notre nouvelle version des Mousquetaires de Dumas . J'allais demander si vous y aviez assisté, mais suis-je bête, je vous aurais immédiatement reconnu ... D'ailleurs je ne me serais pas saoûlé comme un imbécile, je serais resté rêveur dans mon coin de table à écouter les autres se réjouir et à me poser mille questions sur l'exceptionnel spectateur du deuxième rang .''

Quel étrange tirade ! Cyrano l'eut, pondu, la poule eût été belle ! Mais le jeune capitaine de la marine française ne put s'empêcher d'être gêné. Pouvait-on être si expansif avec un parfait inconnu ? Cela tenait du miracle, et Alexandre, quelque peu bouleversé par la pénible gêne qu'il éprouvait, répondit toutefois avec assurance, comme il savait le faire en pareille situation.

"Vous êtes très aimables, mais je ne mérite pas tant d'éloge. Vous êtes un acteur, et comme tous les acteurs votre générosité vous aveugle ...  Je n'ai pas eu l'auguste chance d'assister à cette représentation, mais je suis intimement persuadé, si ce n'est convaincu, que la prochaine sera encore meilleure, et que je ne serai pas déçu ce jour là ! Quant à vous, vous risquez de l'être, car ce n'est pas au deuxième rang que vous me verrez. Mais au premier, et vous pourrez à loisir déguster visuellement tous les défauts de ma si misérable apparence."

Il s'interrompit, et passa sa main dans ses cheveux, ses yeux exprimant toute sa perplexité ... Il n'avait pas l'habitude de parler de lui, et il savait pertinemment qu'il fallait faire des efforts pour discuter avec ces intellectuels brillants qui ont tant de savoir alors que lui n'avait, intellectuellement, que peu de choses à offrir, même s'il était poète, même s'il était journaliste.

"Mais je manque à tous mes devoirs. Je me présente, capitaine d'un navire au nom qui m'est encore inconnu, poète testamentaire et journaliste de l'ignorance. Je m'appelle Alexandre Rameau, comme l'illustre compositeur, et à ce jour je n'ai rien d'illustre que le privilège de vous avoir rencontré ..."
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
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PostPosted: Wed 24 Oct - 16:19    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

Répondre par une invitation tacite à une représentation par une invitation à ''déguster visuellement les défauts de son apparence'', voilà qui était galant, et le sourire de Stern s'accentua jusqu'à des proportions légérement inquiétantes, quasi crocodiliennes . Il y avait de fait à déguster et maintenant qu'il y était convié il ne s'en privait pas . Un Alexandre, de plus, et un adepte de la Sainte Plume tout comme lui ? Si les étoiles n'y étaient pas pour quelque chose ... Un Alexandre Rameau ... C'était une belle coïncidence .

''Stern,'' répondit-il simplement avec un geste pour se découvrir alors qu'il n'avait pour le défendre du soleil montant que son bandage qui rayait ses traits fatigués . ''Je ne me flatte pas de l'espoir que ma renommée ait atteint les lointains horizons dont votre plume est familière, que ce soit en ce monde ou en celui des poètes,'' soupira-t-il en tournant son regard vers l'animation détestable de la rue . Regard qui accrocha celui de son bienfaiteur, et il songea brusquement que peut-être son expression était un tantiner trop précieuse pour une simple conversation de rue . Il rougit légérement et chercha ses mots pour s'exprimer de façon plus commune .

Oh, après tout, mieux valait peut-être un geste de bonne volonté . Monsieur daignait s'intéresser à sa modeste pièce, que monsieur soit satisfait, il aurait tout loisir d'y assister ... Stern chercha un instant dans sa poche et trouva une liasse qui avait échappé à l'oeil aigu de l'infirmière lors de sa fouille ; elle ne présentait pas plus d'intérêt que le restant des brouillons qui encombraient ses poches, hormis lorsqu'on y prêtait l'attention nécessaire pour y lire : places gratuites . L'apparence des billets était par ailleurs si simpliste qu'on eût cru le premier déchet venu .

L'acteur prit doucement la main de l'autre jeune homme et éprouva comme un léger choc qui passa immédiatement, le laissant quelque peu perplexe . Mais il se reprit et posa gentiment le billet en lui adressant un grand sourire . Ceci fait, il garda sa main dans la sienne, sans trop savoir pourquoi, peut-être parce que sa tête le faisait souffrir, qu'il avait passé une nuit horrible, que sinon certaines personnes vous rendent vos cadeaux, et qu'il en avait envie tout simplement .

''Vous voilà prisonnier de votre compliment,'' le taquina-t-il sur le ton de la conversation . ''Vous avez fait mine de vous intéresser à nos enfantillages, eh bien à présent il va vous falloir boire le calice jusqu'à la lie .''
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Wed 24 Oct - 22:51    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

"L'ombre nous fit glisser aux chères confidences ;
Et dans votre grand oeil plus tendre et plus hagard
J'apercevais une âme aux profondes nuances
(Une âme qui n'était peut-être qu'un regard)."


Alexandre déclara ceci après avoir entendu les paroles teintées d'irodine de Stern. Oh, il n'avait rien perçu de cette ironie, car en de telles situations, Alexandre était profondément naïf. De plus, le contact de sa main dans celle de son vis à vis lui était, très étrangement familier. Mais il n'y fit pas attention, et poursuivit la conversation, persuadé d'avoir des choses intéressantes à dire, ou du moins des choses qui déniaiseraient l'atmosphère. Après tout, il venait d'offrir une poire à son nouveau compagnon. Ne devait-il pas assurer la transition de la poire au fromage ?

Il s'assit à côté de Sterne après avoir retiré sa main. Il observa ensuite avec sérieux le bandage rudimentaire qui ornait le crâne du comédien. Il se permit alors une licence en effleurant du bout du doit quelques raies sanguines qui transparaissaient à travers le mauvais tissu. Ce n'était guère brillant ! Ces infirmières nouvelles sont de vrais enquiquineuses dès qu'il s'agit de soigner les patients. Il se demanda alors si Stern n'était pas un de ses acteurs désoeuvrés et infortunés qui peinaient à survivre en ce siècle de doute et de profonds bouleversements. Peut-être ... Oh, ce ne pouvait être ça ... *Mais restons prudent ...*


"Je tiens toujours mes promesses ! C'est un enseignement de mon enfance si lointaine et si obscure sous le ciel clément des Antilles ... quoique clément, tout dépend quel astre, quelle comète, quel météore vint à soudain le traverser ... Vous avez peut-être entendu parler de cette mission qui fut déracinée ? La pauvre aigrette bleue fut littéralement plumée ces années là, et les Philosphes des Lumières, ou ce qui en restait, en ont broyé du noir pendant des jours entiers ..."

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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
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PostPosted: Thu 25 Oct - 00:27    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

''Vous me faites tenir le rôle de la femme dans ce poème, ce n'est pas gentil,'' sourit l'acteur en lissant distraitement sa minuscule moustache pour cacher sa surprise de trouver tombé du ciel un musard de son espèce . ''Dans ma version, c'était ''aux pires confidences'', mais je suis bien placé pour savoir les fantaisies que se permettent parfois messieurs les éditeurs, et il est possible que celui dont j'ai croisé le produit ait voulu accentuer le côté ... négatif de cette idylle . Je n'en suis que plus attristé de me voir comparé aux femmes ; n'est-ce pas de leurs yeux que l'on dit en ces mêmes pages : et quelquefois, lorsque se lève leur regard profond et câlin, s'ils nous paraissent pleins de rêve, c'est qu'ils ont un beau cristallin ?''

Ce livre de chevet tout neuf qu'il s'était procuré par les pires impostures s'achevait par une rencontre avec un Don Quichotte dont il partageait la maigreur et les élans romanesques, ce qui bizarrement l'avait vaguement vexé et quelque peu fâché avec l'ouvrage, qu'une lecture avait heureusement suffi à lui faire mémoriser, en premier lieu l'Heure Charmante, et sa ''complicité parfaite d'indulgents'' ; bizarrement dis-je, parce que le poèmes de dédicace, dit ''des Ratés'', ne l'avait pas du tout atteint . C'était son portrait qu'on faisait là mais il se trouvait si ''réussi'' lors de sa lecture, venant de conquérir les beaux yeux et le reste de la personne qui l'intéressait à ce moment, qu'il était incapable de se sentir concerné ...

Cela n'avait pas d'importance . A présent désaltéré et oublieux de son état critique de l'aube passée, il se perdait dans une nouvelle Heure Charmante . A chaque révélation qui naissait sur les lèvres joliment dessinées de l'homme aux beaux yeux, il se sentait davantage charmé et captivé . Un tourbillon l'entraînait, qu'il ne pouvait maudire, quand même y eût-il mis toute son âme . Il s'appelait Alexandre, il s'appelait Rameau, il lui souriait, il lui offrait la moitié de ce qu'il avait à la main, il lui offrait le contact de sa main et cette sensation étrange qui l'accompagnait, et qui n'était rien de ce qu'avait pu éprouver Stern en compagnie de nombreux astres errants auxquels il avait attaché sa course . Il lisait les mêmes poèmes que lui, il approchait maintenant sa main dont même les lignes avaient quelque chose de familier, il allait venir voir sa pièce, et, oh mon Dieu ! il venait des Antilles ... mais les Antilles avaient disparu, loin, bien loin du monde des cafés et des poètes maudits ... non, c'était un rêve, il venait de la communauté de l'aigrette bleue, oiseau improbable et oublié, relégué au rang de spécimen de dissection, d'abstraction mathématique, de mythe dont on rit entre gens de science ...

''Je ... m'appelle Stern,'' répéta d'une voix soudain blanche le jeune homme dont les yeux se perdaient dans des lointains oubliés . ''Gérard ... Stern . Du nom de mon père adoptif ... Après m'être appelé Giraldo lorsque nous parlions espagnol, lorsque nous vivions ... Oh, je vous en prie, ne me laissez pas !''

Sa main se cramponna faiblement à celle de son interlocuteur et ses yeux se fermèrent ; il répondait malgré lui à l'appel des enfants qui hantaient ses rêves et ses cauchemars, des enfants aux traits flous et aux mains froides qui erraient au ralenti dans des jungles fantômatiques, et l'entraînaient à leur suite par des chants qui tenaient de l'ensorcellement pur et simple, toujours au long des mêmes itinéraires, des mêmes pistes, comme un prisonnier . Cent fois, mille fois eût-il préféré le château d'If ... Il lui semblait devoir endurer un châtiment de souffrance proportionnel au bonheur insolent qu'il avait alors connu . Doucement, il se sentit basculer, vaincu par l'incrédulité davantage que par la surprise . Sa tête était familière du pavé de la bonne ville, une fois de plus ou de moins après tout ...

Même inconscient une part de son esprit se révoltait et lui criait : tu as mal entendu, tu es perdu dans une de ces absurdes rêveries de l'absinthe, tu te rends ridicule aux yeux d'un monsieur comme il faut qui va regretter de t'avoir abordé et te laisser à ton triste état ... Mais il savait ce qu'il savait, et bien que son emprise soit moins ferme, presque inexistante, ses doigts ne s'ouvraient pas sur la main prisonnière . Douce vengeance que de pouvoir à son tour emprisonner quelqu'un en ce passé qui était un trésor, et qui était une blessure . Une sorte d'amertume lui venait toutefois à n'avoir ressenti que des tourments bien assourdis chez Alexandre, à cet égard . Non pas une rancune quelconque, simplement l'étonnement qu'il avait ressenti tout jeune en s'apercevant que les autres supportaient de vivre après le malheur qui les avait frappés .
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Thu 25 Oct - 17:56    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

"Mais que vous arrive-t-il ?" s'écria doucement Alexandre en voyant son voisin défaillir.

Il aida Stern à se redresser sur le banc, et il se rendit bien compte que son état de santé était misérable. Combien de fois et surtout depuis combien de temps le diabolique alcool rongeait-il ces veines fébriles et ces chairs fragiles ? Il ne semblait pas de forte constitution, alors il était évident qu'à la moindre infraction aux règles austères de la nutrition, le pauvre Stern devait sombrer dans la maladie, la souffrance physique ... Alexandre, à ce moment, regrettait de ne pas être médecin et de ne pas connaître les obscures arcanes de la guérison. De force, il retira sa main de l'étreinte charnelle exercée par celle du jeune comédien. Il ôta sa veste de capitaine, épaisse et chaude, et il obligea Stern, tremblant comme une feuille et pâle comme un huître, à s'en revêtir. Il regarda également dans une de ses boches et en sorti un large bout de chocolat enrôbé de papier, cadeau reçu de la part de ses mousses avant qu'ils ne les quittent à Bordeaux pour rejoindre Paris.

"Mangez ... Ce n'est guère un remède, mais cela vous fera du bien. Vous ne devriez pas jouer avec votre santé ... Avez-vous un lieu où je pourrais vous raccompagner pour que vous puissiez dans les bras de Morphée vous reposer un peu ? Je serais très peiné si votre représentation théâtrale trouvait la même fin glorieuse que celle d'un certain malade imaginaire ..."

Très sincère, Alexandre plongeait son regard metallique dans le regard troublé de Gérard. Silencieux, Alexandre tentait de comprendre l'étrangeté de la situation. Lui, ce qu'il désirait, c'était aider ce pauvre qui semblait accabler par la vie. Mais pouvait-il s'imposer en grand rédempteur si l'hérétique refusait toute expiation ? Non, il ne le devait pas. Les joues d'Alexandre rosirent, car il se rendait bien compte que son comportement était très cavalier. Il voulut parler, mais alors les mots de Stern résonnèrent dans son esprit. Giraldo ... curieusement, ce nom lui disait quelque chose, et avec l'évocation de ce nom revenait des images, comme autant de volutes de fumée qui s'échappent de la bouche des fumeurs d'opium. Il revoyait un enfant chétif mais énergique, qui jouait avec lui sur l'île de l'aigrette bleue... Qu'il est curieux de voir qu'un simple nom pouvait entraîner tout un monde avec lui ...

" Je me rends bien compte que ma présence vous gêne ... Mon comportement n'est guère approprié, je vous prie de m'en excuser ... Si vous voulez que je m'en aille, je passerai mon chemin, mais par pitié, gardez ma veste ... Vous êtes affaibli, vous devez vous reposez sous l'égide d'une chaleur nouvellement retrouvée ..."

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Last edited by Alexandre Rameau on Thu 25 Oct - 22:33; edited 2 times in total
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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PostPosted: Thu 25 Oct - 22:17    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

Quel était ce langage ? Qui lui parlait en français ? Il ne voulait plus partir avec Ismaël Stern . Il voulait rester, cette fois . D'ailleurs le soleil revenait, et les plantes reprenaient leur aspect habituel, leurs couleurs et leurs parfums . Baudelaire n'avait pas évoqué un autre paradis ... Tiens, mais peut-être qu'il était mort ... De nouveau Stern frissonna violemment, de peur cette fois, et sentit autour de lui le poids d'un vêtement épais ; c'était donc ça, son soleil . Il était en train de se laisser entraîner dans une dangereuse rêverie, et le froid qui va avec ... Il saisit quelques mots et l'odeur de fumée des rues encombrées, non, l'île de son enfance était bel et bien engloutie et de plus son Alexandre allait repartir vers de nouvelles conquêtes ...

''Jamais de la vie,'' articula-t-il d'une voix désastreuse pour un acteur, à laquelle même en cherchant bien il ne trouvait aucun timbre . ''Restez avec moi . Votre comportement, comme vous dites, serait sans doute déplacé dans la marine mais dans mon monde il est parfait . Si vous faites un pas pour vous éloigner, Dieu m'en est témoin, je meurs . Et je suis tout à fait du genre à revenir vous hanter ...'' Dieu était un nom que son personnage fétiche invoquait un peu à tort et à travers, étant le pire abbé que l'église ait jamais pu rêver, et lui-même quoique fils de prédicateur ne fréquentait que fort peu les écrits de cet illustre auteur, le plus vendu dans le monde à ce que l'on dit ; mais il l'avait parfois aux lèvres par réflexe .

Stern se trouva debout avant d'avoir compris à quoi il jouait exactement . Son jeu lui échappait, comme on lui disait parfois . Cela avait du succès, et la salle se demande rarement ce que vous avez pris pour sembler si inspiré, alors, pourquoi pas ? Chancelant, il parcourut la rue du regard tel un famélique Rastignac de la Bohème, et déclara en indiquant le coin dont il savait être venu :

''Il y a dans cette direction un théâtre dans lequel il se trouve que j'ai une loge . C'est là que je loge en attendant mieux ... Je suis seul, occupe peu d'espace et dors à la perfection dans un fauteuil de maquillage, aussi ce sera avec peu de confort mais beaucoup de plaisir que je vous recevrai dans mon humble chez-moi ...''

Ses yeux se tournèrent vers son interlocuteur, et cillèrent encore une fois ; il avait grand mal à soutenir son regard étrange, comme un reproche sorti du passé le plus douloureux .

''Allons, suivez-moi, Rameau ! Courez, volez ! Vous avez promis ... Et surtout je ne saurais faire un pas sans aide,'' avoua-t-il franchement avec un rire léger .

Il n'avait pas non plus la force de se poser la moindre question . Quel était l'avenir, quel était le passé ? Ces choses-là auraient la bonté de cesser d'exister un petit moment . Il n'avait pas la constitution de les supporter, c'est un peu vrai, et par ailleurs ... si le présent s'appelait Alexandre Rameau, le présent n'était pas mal et méritait toutes ses attentions .
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Joined: 20 Oct 2007
Posts: 15
Localisation: À Paris ...

PostPosted: Thu 25 Oct - 22:48    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

Ah, les acteurs ! Vraiment, ils étaient fascinants pour Alexandre qui lui même aurait voulu tenter l'expérience du vieil art impie que les grecs comme Louis le quatorzième affectionnaient particulièrement. Curieusement, la réaction de Stern ne le surpris pas, et il se précipita debout pour l'aider. Le froid léchait son torse quelque peu exposé, car en effet sa chemise n'était que très légère, et on pouvait voir à travers sa peau au teint doré. Il prit Stern par l'épaule, le soutint, et commença à marcher de concert avec Stern, qui s'appuyait sur lui. Combien de fois avait-il tendu la main à des gens dans le besoin ? Peu de fois, il fallait le dire, car Alexandre était un grand timide qui n'osait que très rarement aller jusque devant autrui ... Mais ce jour, à ce moment précis, il ne regrettait pas. A peine arrivé dans paris, le marin solitaire rencontrait une des personnes les plus intéressantes qui fussent.

"Je serai ravi de voir votre loge ... c'est un peu comme si vous m'offriez vos souvenirs ... Vous savez, un illustre auteur disait que les souvenirs sont autant de tombeaux qu'on chérit sans chérir comme un amant transi aime sans aimer ... Je n'ai pas de souvenir très particulier, et surtout très lointain quant à moi à vous offrir ... je me souviens qu'après ma petite enfance dans la mission de l'aigrette bleue, nous avons été déplacé dans une colonie française très agréable, j'en ai le doux souvenir car j'étais avec un ami à moi qui m'aidait et me soutenait, car j'étais très timide à l'époque ... je n'osais pas parler ni même faire quoique ce soit sans l'aval d'un autre ... Il faut croire que les étoiles voulaient que je sois leur chantre silencieux, en ce temps là ..."

Il s'interrompit, car une demoiselle s'approchait d'eux. Il souriait comme une autruche, et allait parler à Stern quand elle vit Alexandre Rameau. L'expression de son visage, enjoué et éclairé, mua pour devenir pâle et prostré. Elle disparut sans demander son reste. Curieusement, Alexandre ne le remarqua pas. Il était bien trop occupé à aider le pauvre Stern qui, il faut le dire, semblait vraiment être le martyr de sa propre santé. Il continua alors, pour entretenir la conversation, et surtout parcequ'il craignait que si Stern perdait son attention, il risquait la syncope.

" Mais par la suite, ce jeune ami a disparu ... j'avais 6 ou 7 ans il me semble , et vous savez, à cet âge là, on ne peut tout comprendre ... Je me suis fait beaucoup de souci pour lui, car il était certes très exalté, mais peu gaillard, même chétif ... nous l'étions tous en fait ..." Là, sa voix devint plus ténèbreuse, car sa peine embrumait sa pensée." J'ai beaucoup crains pour sa vie, mais des contingences ont fait que j'ai du m'en éloigner aussi ... mais ce n'est pas intéressant, ma vie après n'est pas très glorieuse ... pour en revenir à cet ami d'enfance, j'ai été rassuré plus tard, beaucoup plus tard, quand j'ai appris qu'il avait été peut-être recueilli par un scientifique, il me semble, un naturaliste ou un zoographe ... allez savoir ! ces savants là sont plétors ces temps ci ... ce qui est une très bonne chose !"
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
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PostPosted: Thu 25 Oct - 23:25    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

C'est merveilleux, rêvassait l'acteur tout en marchant, demi-évanoui et aux anges ; je suis accompagné par les plus beaux yeux de Paris, un charmant jeune homme m'a offert sa veste pour me couvrir, je marche au bras d'un ange gardien qui présente fort bien ce qui ne gâche rien, tout bonnement merveilleux . Il aurait bien cherché à exprimer cet état de béatitude euphorique qui succédait si brutalement chez lui au plus complet abattement, et vice-versa d'ailleurs, ce qui est bien triste ... mais les choses n'auraient pu que mal tourner ; le monsieur en question semblait bien élevé et à cheval sur certaines notions de convenances ; il aurait pris le large sans demander son reste, qualifiant Stern d'énergumène en liberté, ou peut-être serait-il resté par simple pitié mais en le trouvant parfaitement ridicule .

Les deux étaient hors de propos et auraient brisé le coeur de Stern ; plus le temps passait, plus son cicerone avait la bonté de mener le débat, et plus il était certain que c'était bien son petit Alexandre Rameau - dans ses souvenirs il lui semblait bien l'avoir appelé petit Alexandre, mais il ne savait plus si c'était par plaisanterie ou en raison d'une quelconque différence d'âge ou de taille, il les voyait égaux en tout - plus il était curieux de l'écouter parler sans rien dire, et plus les battements de son coeur, eût-il voulu l'interrompre, le réduisaient de toute façon au silence ...

''C'est une excellente chose,'' dit-il doucement en posant sa main contre un mur pour s'appuyer moins lourdement sur son compagnon . ''Il m'a semblé à l'instant qu'une dame dédaignait vos charmes, ce qui est moins excellent ... quand je vous disais que ce sont de vilains animaux . Ne vous en faites pas, je plaisante, je ne succombe pas encore au délire . Et puis je crois bien que c'était une vieille harpie .''

Il eut un petit rire las et dévisagea son sauveur ou peu s'en fallait . Mais qu'il était donc devenu beau ... Pourquoi s'était-il interrompu au moment le plus intéressant de son récit ? Stern voulait tout savoir . Il voulait reprendre tous ces souvenirs qui auraient dû leur appartenir à tous les deux en partage équitable, et qu'il avait stupidement dédaigné, pour une de ces crises dépressives inexplicables, déjà, alors qu'il ignorait encore jusqu'au mot de romantisme ... Enroué par une soudaine attaque de remords, il ne put continuer comme il en avait eu l'intention, et se contenta de masquer l'émotion qui envahissait son regard, brusquement vulnérable et juvénile, en penchant la tête du côté du bandage et en arborant son vieux sourire de cynique de scène . Tel un danseur de tango, il tendit un bras sans réplique pour signifier qu'il pouvait repartir .

''Ma loge est surtout pleine des souvenirs de mes personnages,'' dit-il simplement lorsqu'il se fut repris . "Mais si vous comptez me supporter, il va falloir vous faire à leur compagnie, car nous sommes joliment indissociables .'' Sa main offrit le réconfort d'une pression amicale au bras qui le soutenait si patiemment ; mais non, il n'était pas schizophrène, comme aurait dit le bon docteur Freud, pas plus que n'importe quel acteur, en tout cas ... ''Je remarque que vous ne parlez que de cette personne avec qui pourtant vous n'avez vécu que quelques années, et les moins marquantes dans la vie d'un homme, du moins en ce qui concerne le commun des mortels ; je sais que j'exagère mais je préférerais entendre parler de la personne qui compta le plus dans votre vie, la plus belle rencontre de vos voyages, l'incarnation de vos espoirs ... ou ce que vous êtes venu chercher en cette belle capitale, peut-être ?''

Les amours, voilà ce que réclamait l'oeil brillant du malade, le récit des amours, comme l'aurait dit un certain Denis de sa connaissance ...
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Joined: 20 Oct 2007
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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Mon 29 Oct - 01:49    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

''Je remarque que vous ne parlez que de cette personne avec qui pourtant vous n'avez vécu que quelques années, et les moins marquantes dans la vie d'un homme, du moins en ce qui concerne le commun des mortels ; je sais que j'exagère mais je préférerais entendre parler de la personne qui compta le plus dans votre vie, la plus belle rencontre de vos voyages, l'incarnation de vos espoirs ... ou ce que vous êtes venu chercher en cette belle capitale, peut-être ?''

"Mon bon ami, c'est parceque c'est dans l'espoir de retrouver cette personne que je suis ici à Paris, la ville Lumière, l'étoile aux milles branches ... Je me rendais à l'office pour commencer mes recherches, car dans notre chère marine, nous avons des pouvoirs que bien des civils hélas n'ont pas. Je n'ai qu'un nom concernant cette personne là. Giraldo."

Il serra un peu plus son étreinte autour de Stern pour s'assurer que celui-ci ne tomberait pas. En effet, il était à la mode pour les jeunes romantiques de se laisser choir comme un tragédien sur une estrade de théâtre. Et pui, avec un esprit si vagabond, il était tout à fait normal de trébucher si aisément. Alexandre exhiba un sourire à l'idée d'un esprit volant au gré du vent qui commençait à souffler autour d'eux, jouant dans ses cheveux et exhalant les mille et un parfums qui font tout le charme olfactif de Paris. Là d'aucun mangeait du poisson cuit, là d'autres mangeaient du porc salé ... Là la concubine s'exhibait ... là le vicaire priait. Oui, les odeurs ont le pouvoir de nous faire voir ce que nous ignorons de nos voisins ...

"Mais que dire d'autres ? Ma vie n'a été par la suite qu'un long voyage en mer ... fait de poésie et de merveilles ... Je pourrais vous les raconter toutes ... mais ce serait bien long".

Oui, il lui faudrait peut-être des nuits pour raconter les merveilles de ce monde ... Les trésors de la Vallée des cigales ... les tombeaux sacrés du vieux Mexique ... les catacombes ignorées de la vieille Angleterre ... Les savanes magiques de l'Afrique mystérieuse ... les fruits défendus des jardins impériaux de l'empire du soleil levant ... les cigognes roses des rives de l'amazone ... les sirènes calines du pied de l'Italie ... et le bel acteur fragile de Paris, maîtresse du monde !

"Il me faudra passer la nuit avec vous si vous voulez entendre mon récit ... la nuit, le jour et la nuit encore, si je ne m'arrête pas ! Or il me faudra m'arrêter, pour boire et me désaltérer ... pour me désaltérer de l'eau que vous m'offrirez, et pour boire votre attention dans vos yeux, sur moi rivés ..."

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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
Posts: 20

PostPosted: Mon 29 Oct - 18:15    Post subject: Pour l'absinthe, on dit une gueule de plomb non ? Reply with quote

''Ce sont plusieurs vies que vous avez vécu là ! Il faudrait passer la vie avec moi, voulez-vous dire, et peut-être ne serait-ce pas assez .''

Alors que ses yeux s'égaraient dans ceux, si uniques qu'ils en fûssent devenus beaux s'ils n'avaient été magnifiques, de ce compagnon retrouvé, Stern réalisa brusquement à quel point ses mots d'esprit pouvaient paraître ambigus et issus d'un intérêt tout différent de celui qu'il éprouvait . Pour mettre fin à ce début de quiproquo, il aurait fallu se dévoiler, mais plus le temps passait moins il en avait envie . Le peu de rationnalité que l'absinthe avait épargné dans son cerveau léger de jeune bohème arguait que sans doute, sa famille lui avait tenu rigueur de sa disparition, et que sous toutes ses prétentions à vouloir le retrouver, Alexandre s'apprêtait sans doute à faire une leçon mémorable au frère prodigue qui avait osé leur jouer ce tour pendable sans raison .

Allons, encore un peu de ce jeu interdit donc, encore un peu d'ignorance et de complicité parfaite avant de lui avouer que c'est moi, cette loque humaine ramassée au coin du caniveau, l'homme qu'il cherche depuis toujours ... Il sera déçu, il m'en voudra, et j'en mourrai . Encore un peu d'incertitude et de sourires incertains, un peu de retrouvailles avant une nouvelle séparation !

''Giraldo, voyez-vous ça ! Quel dommage, je n'ai pas l'âge requis pour le rôle, sans quoi nous aurions une jolie scène de fin de Molière à présenter à la noble assistance !'' Il pointa une volée de pigeons venus voir, naïvement, s'il n'avait pas quelques miettes pour eux . S'il en avait eues, sans doute les aurait-il gardées ... Il leur sourit tristement et ses yeux restèrent attachés à l'un d'eux, qu'il lui semblait reconnaître de ses observations depuis des toits de mansarde .

''Celui-ci doit être mon totem, comme disent les natifs américains à en croire nos auteurs exotiques . Je le rencontre partout, et n'allez pas dire que c'est une rêverie de poète . Il lui manque une grande rémige, ce qui lui donne un vol particulier, pauvre animal, et ses couleurs sur le jabot sont également caractéristiques .'' Il baissa les yeux avec un sourire contrit . ''Il va falloir me pardonner cet accès d'érudition ... J'y suis un peu sujet, davantage qu'à la tuberculose dieu merci ... Mais nous y sommes, la magnificence de l'édifice devrait me faire taire avec un peu de chance !''

Il désigna avec un rire mêlé d'ironie et de soulagement d'être arrivé l'objet de leurs pérégrinations .

[ Objet où je m'en vais achever ce message et vous attendre ^__^ ]
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