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[ PV ] Représentation privée ...

 
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
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PostPosted: Mon 29 Oct - 18:31    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

L'enseigne, certes, était formidable . - Ceci mis à part le bâtiment en lui-même était aussi borgne qu'on peut l'être sans redouter la cécité . - C'était une plaque de métal peint, suspendu par quantité de chaînettes à un mât horizontal, qui dépassait d'un bon mètre sur la rue et surplombait dangereusement le passage de son poids étrangement incliné . On pouvait y lire, si l'on avait l'oeil, le mot barbare de ''kaphéthéâtre'' en imitation grossière de lettres grecques, et l'entour n'était que dorures, corps roses enlacés, tremblantes volutes d'opium, fées vertes et autres rêves décadents .

L'effet recherché était de toute évidence plus qu'atteint . Que l'on considère la rue de n'importe quelle extrémité et sous n'importe quel angle, on ne pouvait manquer cet insolent rappel à l'ordre . Il n'était donc guère étonnant, lorsque par-dessus le marché on connaissait les prix angéliques proposés par les patrons, qui ajoutaient à ce charme celui d'être très proches de leur clientèle, que de nombreux étudiants se pressent à toute heure aux portes de cet établissement charmant à plus d'un égard .

La rue était couverte d'affiches proclamant les mérites du grand Dumas, et l'on y voyait dans un coin le profil de Stern, croqué par un gratte-papier quelconque qui ne l'aimait sans doute pas beaucoup .

''Bienvenue chez moi, Alexandre de mes jours et de mes nuits, puissiez-vous y trouver ce que vous cherchez !'' sourit largement le comédien en indiquant l'ensemble d'un large geste qui manqua le déséquilibrer . ''Ma loge est à l'étage mais nous pouvons faire un séjour dans la salle si ce genre de distraction vous tente . J'en suis pour ma part presque trop familier, mais je vous accompagnerai pour l'amour de vos récits .''
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Joined: 20 Oct 2007
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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Wed 31 Oct - 16:27    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

''Bienvenue chez moi, Alexandre de mes jours et de mes nuits, puissiez-vous y trouver ce que vous cherchez !'' sourit largement le comédien en indiquant l'ensemble d'un large geste qui manqua le déséquilibrer . ''Ma loge est à l'étage mais nous pouvons faire un séjour dans la salle si ce genre de distraction vous tente . J'en suis pour ma part presque trop familier, mais je vous accompagnerai pour l'amour de vos récits .''

Les yeux d'Alexandre se posèrent à peu près partout, et il n'y a pas un seul endroit qui échappa à son inspection visuelle, mais vu le sourire qui s'épanchait sur son visage, tous dans la pièce purent savoir qu'il appréciait l'endroit dans lequel il évoluait derrière Stern. L'orientalisme caractèristique de l'esprit romantique s'exhibait sur chaque mur. Ses souvenirs l'envahirent, et il crut voir dans la pièce l'un des pirates orientaux qu'il avait rencontré au cours de ses voyages, si bien qu'instinctivement sa main alla jusqu'à la garde de sa rapière.

Se reprennant, il réajusta sa veste sur le dos de Stern, et s'approcha de lui, ses lèvres frôlant ses oreilles Son souffle chaud tout à fait créole effleurait la peau blanche de celui qui était en fait l'ami qu'il avait perdu et qu'il regrettait encore. Comment réagirait-il s'il venait à apprendre cette nouvelle ? Même lui jamais ne s'était posé la question. A vrai dire ... Il l'ignorait, et n'y pensait même pas ... l'éclat d'or de l'aura sternienne éblouissait le jeune marin
.

"Cet endroit est magnifique ... Cela m'évoque tant de choses ... Y sert-on quelque raffraichissement, quelque repas, que je vous offre ce que votre ventre réclame depuis peu ?"

Il se recula, et arpenta quelque peu la pièce, attendant la réponse de son éventuel futur invinté, mais il eut un petit sourire malicieux et ses deux yeux rieurs se posèrent sur Stern, avec une indifférence totale pour les autres personnes présentes :

"Je serai ravi de combler certaines lacunes charnelles de votre existence ..."

Il porta ensuite sa main à sa bouche, esquissant un petit rire convenu. Qu'il était agréable de converser avec Stern. Que ce comédien si charmant avait plus d'effet que l'alcool ! Quelle désinhibition !
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
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PostPosted: Thu 1 Nov - 12:37    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

Magnifique, c'était gentil à dire, et Stern lui-même eût sans doute été plus réservé, ou du moins, plus tendrement ironique . Comme il l'avait dit, c'était chez lui, et à moins de tomber passionnément amoureux il ne se voyait guère apprécier davantage un autre environnement, plus policé ou au contraire plus richement extravagant . La plupart des réalisations du lieu étaient le fruit des divagations d'artistes locaux sans beaucoup de matériel pour s'exprimer ; certains les avaient échangées contre une dramatique ardoise de consommations à crédit, d'autres simplement offertes pour une occasion quelconque, par dépit d'avoir ''raté'' leur chimère, ou léguées à leur mort . Un véritable musée de la bohème et un musée vivant qui plus est ; la société des Amis, une bande de jeunes anarchistes amateurs de fumées louches, dont c'était le quartier général, leva une série de verres à l'entrée du comédien et lança en voyant s'approcher son compagnon un début d'ovation qui s'acheva en sifflets lorsqu'ils constatèrent qu'il ne l'embrassait pas . Stern était connu pour ramener des messieurs à la maison, et ces frères de rencontre lui auraient organisé en cas de besoin le plus joli et le plus anarchique mariage qui se puisse imaginer, ce qui aurait au moins eu l'avantage de les éloigner un peu de leur dangereuse politique .

''Ravi et enchanté de même d'entendre pareille assertion,'' rougit discrètement le Stern en question en l'entraînant par la main vers l'arrière-salle plus tranquille . ''Ne faites pas attention à ces idiots, ils essaient d'oublier qu'ils sont un jour allés à l'école .''

Il foudroya des yeux au passage ses ricanants admirateurs et disparut avec sa proie derrière un paravent assez bien imité d'une sorte d'estampe mythologique . On lui apporta immédiatement un verre, lequel était offert en raison du divertissement que lui et sa troupe procuraient tous les soirs sur la petite scène qui faisait le fond de la salle au plafond bas, et également dans la salle pour les scènes de duel qui nécessitaient un peu plus de place, une attraction plus prisée que les vulgaires combats de coqs . Il allait refuser le verre, présenté avec un serveur charmant puisqu'on savait que les serveuses ne lui faisaient aucun effet notoire, si ce n'est un commentaire aimable sur un ruban porté de travers à la dernière mode, à l'occasion . Mais il se dit que son compagnon lui trouverait peut-être un usage ( au verre, non pas au serveur, quel esprit mal tourné vous avez donc ! ) et signifia d'un demi-sourire qu'il acceptait la moitié de l'offrande . Lorsqu'ils furent enfin à peu près seuls, malgré la rumeur joyeuse qui fourmillait dans tout l'espace, accompagnée d'un violon mélancolique qui se plaignait avec insistance à l'étage, il se retourna vers son hôte attitré en la belle ville de Paris et se pencha sur la table pour lui sourire à son tour, moins majestueusement mais plus sincèrement sans doute .

''Nous y sommes ... Et maintenant, que me conterez-vous ? Quelle était tantôt votre intention, inspirer l'un des artistes présents ? C'est que je vous verrais merveilleusement en pirate avec cette pose, je commanderai cela sitôt que l'argent aura la bonté de revenir frapper à ma porte .''

Il rit et tendit la main pour, d'une pression sur la joue, incliner de profil le visage de son Alexandre, sous couvert de considérations picturales . Mais le sourire qui se peignait sur ses traits et la douceur de son geste n'avaient rien de froidement esthétique ... Une soudaine apparition l'interrompit alors que pour la énième fois il cherchait ses mots pour révéler sa véritable identité . Si l'expression de 'gentleman en tablier' vous évoque quelque chose, vous saurez de quoi avait l'air la patronne de l'établissement . C'était dans son genre un assez bel homme que sa voix toutefois trahissait rapidement ; Stern lui donnait des leçons de théâtre en ce sens ainsi que pour améliorer son maintien et elle avait pour lui une faiblesse quasi ... paternelle . C'est elle qui vint en personne s'enquérir de la commande de messieurs les nouveaux arrivants, et elle en profita pour jauger de la tête aux pieds le nouveau chien errant ramassé par son protégé, l'avertissant d'un regard sans ambiguités de faire attention à la manière dont il le traiterait, sous peine d'avoir affaire à elle .
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Joined: 20 Oct 2007
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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Mon 5 Nov - 20:19    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

Alexandre fut amusé par l'ovation des jeunes "idiots désieux d'oublier qu'ils allèrent un jour à l'école" qu'il prit pour une simple coutume de bienvenue.  Il leur rendit le salut en s'inclinant à la mode des gentilhommes d'un autre siècle, révérence qu'il avait apprise sur le pont de navire pirate qui le mena contre vents et marées. Ah ... combien aurait-il donné pour revoir son cher équipage ? Non pas les pirates, mon son propre navire qui l'attendait dans la rade de Brest ... Allaient-ils bien, dans les appartements qui leur étaient dévolus sur les quais de la ville côtière ? Pensaient-ils à leur capitaine si impatient de les revoir tous ? Un léger voile mélancolique obscurcit le regard du jeune Rameau.

Plein de ces tristes pensées, il ne fit ni attention au serveur, ni même au verre offert, et il ne réagit qu'une fois la main de Stern posée sur sa joue, douce caresse, comme le vent frais des Alpes câlinent les aspérités montagnardes de la provence ... Il posa ses yeux sur Stern et ne fit aucune remarque à l'idée d'une éventuelle ressemblance avec un pirate, car à vrai dire il n'entendait plus les propos si charmants de son interlocuteur car Alexandre se trouvait à des lieux du palais des saveurs où il trônait actuellement. Il se voyait voguant dans ses jeunes années vers un monde nouveau, vers les Indes, les Amériques, l'Australie ...Tous ces souvenirs se vousculaient dans sa tête, mais ils disparurent quand apparut une dame à l'allure étrange, si étrange que les yeux interrogateurs d'Alexandre restèrent longtemps posé sur la silhouette si peu féminine qui se présentait à lui.

Réagissant très vite, il prit la peine de parler, avec une voix chaude et parfaitement proche de celle des marins, vous savez, la voix qui semble portée par le vent ...

"Madame, monsieur est mon invité. Servez lui ce qu'il désire, je prendrai la même chose. Toutefois, je ne bois pas d'absynthe. A la place, servez moi de votre eau la plus plate et la plus minérale !"

Lors d'un de ses voyages au Mexique, Alexandre avait été contraint de boire de la boue pour survivre. Il ne craignait donc pas les eaux cristallines de l'europe romantique, qui s'apparentaient à de douces liqueurs à côté des alcools si répandus dans le milieu marin. Vous pensez au rhum, mais il y a aussi l'armagnac, le cognac, le carnac, le cornac, bref autant de noms dans un véritable bric-à-brac. Un sourire modula le visage d'Alexandre, et celui ci défit un bouton de sa chemise. Il posa ensuite sa besace sur la table.

"Alors, jeune homme, que voulez vous que je raconte ?"
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
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PostPosted: Tue 6 Nov - 00:38    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

''Qu'est-ce que vous faites avec lui, si vous ne buvez pas d'absinthe ?'' crièrent les voix enjouées des jeunes hugoliens par l'entrebaîllement de la porte . Le regard de la tenancière indiquait clairement qu'elle allait leur faire regretter leur indiscrétion de belle façon . Il se remplit de bienveillance lorsqu'elle se retourna vers ses deux protégés, puisque ce garçon qui semblait bien élevé faisait dorénavant partie de la famille . Stern lui commanda une entrée de fruits puisque cela semblait être du goût de son camarade puis le plat du jour comme de coutume, avant un fromage issu des marais de la Salpêtrière et un dessert de chocolat, le choix n'étant pas plus étendu que dans une pension de jeunes filles quoique ce soit à peu près le seul rapprochement décemment envisageable .

''Gratin de topinambours et poisson grillé,'' annonça la maîtresse des lieux avec un sourire de plusieurs étages . Stern fit la grimace et lança à son ami un sourire d'excuse . Sans faire attention à ce que ce difficile petit monsieur pensait de ses contraintes culinaires, elle s'éloigna et referma soigneusement la porte qui séparait les deux salles derrière elle, après quoi on entendit un vacarme inquiétant de l'autre côté et avec une toux embarrassée l'acteur essaya de détourner l'attention de Rameau vers des sujets plus ... fleuris . Oh, quoique . Les jurons appelés au secours de l'autorité toute puissante étaient pas mal fleuris dans leur genre .

''Parlez-moi d'amour,'' sourit largement Stern . ''Racontez-moi vos amours exotiques . Nourrissez mon imagination comme vous comptez nourrir ... comment appeliez-vous cela, déjà ? Mes appétits terrestres ? C'était si bien formulé ... Vous avez une place à Paris, cela s'entend à votre langage,'' affirma-t-il tandis que son index effleurait les lèvres de son vis-à-vis avant de les libérer respectueusement et de lui laisser la parole .

Le visage de Stern vint s'appuyer dans ses mains ; il n'avait pas passé une nuit très reposante après la journée épuisante qu'avait été la première représentation, et ne demandait qu'à se laisser entraîner dans le rêve d'un autre pour y dormir la nuit qu'il n'avait pas dormie . Pouvait-il exister plus beau rêve que celui de Rameau, il en doutait . D'ailleurs eût-ce été un cauchemar, il l'y aurait suivi . Il ne voulait plus en être séparé . Mon Dieu, comme ce serait dur pour ses sentiments, d'autant qu'il sentait déjà qu'il ne se dévoilerait peut-être pas de toute leur conversation ... Oui, s'il laissait Alexandre poursuivre sa quête d'un Giraldo idéal ?

''Stern ! Ton illustre père te fait rechercher ! On lui a dit que tu étais en tournée en province, on a bien fait ?'' vint soudain l'interroger un des occupants du bar, l'oeil marqué d'un impact où, en regardant bien, on aurait pu reconnaître la chevalière distinctive de la tenancière du cabaret . Stern hocha brièvement la tête et le congédia avec une surprenante facilité ; on avait fait la leçon aux irraisonnables, c'était plus qu'évident . ''Parlez pour que jamais je n'aie à vous parler de ma vie,'' sourit-il d'un air triste et charmeur à son compagnon de tablée alors que le début du repas arrivait .
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Fri 9 Nov - 16:10    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

"Vous ne devriez pas avoir honte de votre vie ... Quelle qu'elle soit, elle est inestimable.  Le peintre Eugène Delacroix, dont vous ignorez probablement le grand talent, car à mon sens il n'est pas reconnu à sa juste valeur encore, me disait il y a quelque temps que si les cafards n'ornent pas les voûtes de la Chapelle Sixtine, c'est que Michel-Ange n'avait pas assez de place"

Il ne fit pas attention à son assiette, car à vrai dire, il avait déjà mangé bien pire qu'un vulgaire gratin mal cuit accompagné d'un mauvais alcool. C'est d'ailleurs depuis un épisode fort hilarant auprès d'un shaman amérindien qu'il connut la pire indigestion de toute sa vie, et qu'il éprouva un dégoût très prononcé pour ce que ses mousses appelaient la "bibine". Alexandre s'étendit sur sa chaise et joignit le bout de ses doigts comme pour avoir l'air plus important. Il ne doutait pas que quelques zouaves idiots se cachaient derrière la porte épiant, sans doute possible ! , les moindres gestes de l'inconnu amené en ces lieux par la fantaisie de leur ami acteur, ami ou même amant. Car Alexandre avait bien perçu que le jeune Stern avait un faible pour les mâles ... ce qui constituait une perte tragique pour la gente femelle.

"Il était une fois ..." dit-il d'une voix mystèrieusement douce.

Et il commença son récit ... le récit d'une existence qu'il adorait, qu'il remerciait, qu'il aimait. Tout commença véritablement lorsqu'il quitta les religieux de Saint-Julien des Pauvres. Redécouvrir la liberté n'est pas une mince affaire, car mis au pied devant la civilisation, il dut se mettre à jour à propos des notions d'hygiène, de propreté, et de bonnes manières. Les aristocrates de Port-Royal n'étaient pas touchés par la décadence qui accompagnait le début du siècle romantique, et alors que le fantôme de Napoléon agitait ses chaînes sur les têtes couronnées d'Europe, les gouverneurs et autres tribuns de l'océan s'arrachaient les sourcils de voir la peste aux portes de leurs colonnies.

"Et croyez moi, il est difficile de vivre en société quand il n'y a pas que des pous qui ont trouvé refuge dans votre chevelure !"

Mais la rééducation d'Alexandre fut rapide, d'autant plus que son nouveau maître, un capitain au nom affreusement barbare, était un homme patient et très paternel.

"Ce cher Amiral était une sorte de mentor pour moi, je lui dois beaucoup ..."

Et il lui devait aussi tout son apprentissage si tardif de la poésie, de la rêverie, de l'escrime, bien que les pirates l'y eussent déjà initié par le passé. Auprès du capitaine, il avait fendu l'océan en quête de nouvelles terres déjà découvertes mais qu'il fallait étudier pour le compte de la France, France alors sujette à des indigestions politiques chroniques. Mais qu'importait le roi, l'empereur, le comité, la convention ... ils étaient libres, et sur leur navire, ils allèrent jusqu'entre les mains dociles de la mer Jaune, où les poissons aussi ont les yeux bridés par la brume, jusque sous les yeux accusateurs de la Sainte Russie, remontant la Volga au gré du vent de l'est.

"Le peuple russe est parmi les plus respectables qui soient ! Ils sont généreux, cultivés, passionnés."

Une rougeur s'épancha sur son visage. Apparamment, il s'interrompit, laissant en suspens un "et " qui ne voulait pas s'achever. Que souhaitait-il cacher ? Après tout, il n'est point de secret que le temps ne révèle, comme disait l'autre...

"Et parmi les plus fougueux aussi ..."
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
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PostPosted: Fri 9 Nov - 21:40    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

 ''Je vous crois, cher ami, aveuglément ...''


 
Le ton était rêveur et le regard perdu . Stern voguait sur des eaux qui se reflétaient semblables dans leurs deux imaginations . Il en fut presque choqué de l'entendre supposer qu'il ne connaisse pas ce peintre ... Delacroix ? N'était-ce pas ce nom inscrit quelque part sur un des portraits échevelés qui ornaient l'entrée du cabaret, ''à la manière de Delacroix'' ? Peu importait au fond ... lui qui était épris de l'étude du règne animal trouvait le premier cafard venu préférable à un lâche ou un menteur . Or il avait fui lâchement et il n'était pas plus fier de la façon dont il lui mentait maintenant . Il se réfugia pour se fuir, comme il l'en avait au reste prévenu, dans le contenu peu riant de son assiette et les récits qui émaillaient de couleurs exotiques le visage de son convive . Alexandre était un maître, un Macédonien de l'épopée personnelle ou peut-être son public n'était-il pas des plus objectifs ; c'était peut-être même tout simplement l'euphorie bien naturelle d'avoir de nouveau l'estomac rempli, pour la première fois depuis ... longtemps, et l'expression d'une reconnaissance éperdue qui lui aurait fait applaudir la plus poussive des envolées lyriques . Mais il avait déjà gardé la lucidité de critiquer les vers d'un amant, il ne pensait donc pas être tombé dans ces excès-là si facilement et sans s'en rendre compte .

''Voilà qui est passionnant ... je veux tous les détails,'' lança-t-il naïvement en vidant son verre pour la énième fois . Il s'en tenait à présent à l'eau plate comme son généreux mécène . Les détails lui semblaient ne s'en graver que mieux dans son esprit . Allons bon, il n'allait pas se mettre au régime aquatique ? Un sourire étira ses lèvres au souvenir d'une de ces théories imbibées qui couraient les tablées de scientifiques des bas quartiers, toujours plus inventifs et plus méprisants envers les savants de l'élite officielle, ceux qu'ils appelaient les savants entretenus . Théorie selon laquelle, de tous les mammifères peuplant ce monde, c'est des mammifères aquatiques que l'homme serait le plus proche . Lorsqu'il voyait la superbe créature marine qu'était devenu son frère des jungles insulaires, il avouait sans peine y croire un peu . Ce fameux capitaine ou amiral, quel que soit son grade, restait cependant comme une gêne qu'il aurait rangée à l'arrière de sa tête afin de l'ignorer de son mieux, dans la mesure du possible .
 


 
C'était étrange ; autant le brave peuple de Russie et les rapports qu'avait pu entretenir Rameau avec lui étaient indifférents à l'acteur, du moins pas plus sensibles qu'une autre source de distraction, autant cet homme en particulier lui inspirait un inexplicable sentiment de rejet ... en analysant un peu ses propres pensées, Stern se dit qu'il était mesquin d'en vouloir à quelqu'un parce qu'il s'était occupé de son ancien ami à sa place, alors que lui-même était à l'époque coupable de désertion ... Il aurait dû au contraire lui en être reconnaissant, mais rien à faire, c'était trop demander à son amour-propre particulier . Une jalousie, pourrait-on dire, aiguë quoique froidement intellectuelle, le saisissait jusqu'à la moelle des os à la pensée que toute la riche et fascinante personnalité, si dense et si complexe, qu'il admirait depuis leur rencontre fortuite, était le produit de cette éducation et de cette rencontre, et n'avait rien à voir avec leur enfance commune ; c'était un lien entre eux qui se rompait soudain . 


 
Dans un sens, il se sentit de ce fait plus libre de lui parler ; mais il n'en fit toujours rien . Les mots mouraient sur ses lèvres ; il était maintenant un peu tard pour les confidences . Il arrêta donc Alexandre pour ne pas le laisser lui en faire seul de son côté . 
 
''Je ne me sens aucun droit sur votre vie privée, mais il aura fallu un repas pour que je m'en souvienne,'' murmura-t-il en détournant les yeux . ''Tant pis ... il me faudra voyager en Russie pour connaître ce dont vous parlez !'' Il s'efforça de sourire et commença à jouer avec son dessert de chocolat sans en prendre une bouchée, le coeur un peu lourd . Il avait souvent pensé à ses retrouvailles avec un rescapé de la petite communauté retournée au néant ... mais pas dans ces conditions . 

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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Tue 13 Nov - 15:07    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

"Eh bien, cher ami, quel est ce trouble ?"

Alexandre percevait toute l'amertume que dégageait son interlocuteur, mais il peinait à savoir ce qui rendait si triste le beau Stern. Etait-il jaloux de tous les voyages qui avaient mené Alexandre vers des horizons lointains, des cieux rougeâtres, des montagnes éternelles et des lagons resplendissants de clarté ? Non, c'était impossible, la jalousie ne peut naître si aisément dans le coeur des humains. Rougissant, Alexandre détourna les yeux, et son regard se posa sur un tableau suspendu au mur. Ce tableau représentait une ville médiévale dans le style hypoflamand. Il sourit en repensant à Amsterdam. La seule ville où le lèche-vitrine prend tout son sens ...

"Mais après la Russie, c'est aux Antilles que je suis reparti ... car toute ma vie j'ai songé à ce petit paradis, à cet ami chétif que j'ai perdu trop tôt ... J'étais complètement fou vous savez ..."

Il éclata de rire, et passa sa main dans ses cheveux pour les recoiffer. La tenancière, femme douée de tous les talents, s'approcha alors, tenant entre ses bras dodus un superbe orgue de barbarie. Alexandre sortit une pièce d'or de sa besace, et la lui tendit. Les yeux de la vieille femme étincelèrent, et refusèrent avec vigueur le modeste présent du marin, qui faisait honte à son honneur. Puis, elle tourna la manivelle et une douce mélodie égaya quelque peu l'atmosphère, rythmant le récit d'Alexandre.
La romance

"J'étais persuadé que je retrouverais ce charmant bambin qui m'accompagnait dans mon enfance. Au fond je crois que je le considérais comme l'ami qui me fut le plus cher, le plus intime, le plus fortement lié à ce que je suis ... Mais pensez vous, je n'y trouvai que ruines et débris, vestiges d'une gloire enfantine passée et lointaine ... C'est ridicule n'est-ce pas ? J'ai connu l'or des cités de l'Orient, et pourtant je leur préfère les bottes de foin moisies d'une obscure île antillaise où les aigrettes bleues faisaient, peut-être, leur nid autrefois ..."

Une larme coula sur la joue d'Alexandre. Très affecté par son propre récit, il s'interrompit, et sortit de la poche de sa chemise un mouchoir de soie dont il se servit pour s'essuyer les yeux.

"Je dois vous paraître bien trop sentimental. Mais c'est un luxe que vous offre la mélancolie ..."
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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PostPosted: Wed 14 Nov - 16:11    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

 
Stern ouvrit de grands yeux et plaqua sa main sur sa bouche pour enrayer le flot de paroles absurdes qui se battaient alors pour s'en échapper . Ses yeux étaient noirs et l'espace d'un instant l'on vit s'y refléter très clairement la flamme d'une bougie qui décorait un coin de la salle, tremblante et fuyante comme sa raison . Il se leva rapidement, fit le tour de la table sans plus se soucier de la musique qu'il maudissait toutefois pour avoir contribué à l'ambiance mélancolique de la scène, et passa son pouce sous l'oeil fascinant du marin . Dans le même mouvement il entoura son cou de ses bras et le tint un instant serré contre lui, avant de retrouver brusquement l'usage de la parole et de reculer d'un pas, le rose aux joues . 
''Qui vous dit qu'il mérite ces pleurs ? A l'heure qu'il est c'est probablement un traîne-misère, un vagabond ... si ce n'est un fantôme ...''

Sa colère était motivée par nombre de raisons mais n'en paraissait pas plus rationnelle . Il n'avait plus l'excuse de la faim ni de l'alcool, et se rendit compte que son attitude pouvait paraître insultante . Aussi il baissa tristement la tête et regagna sa place . Sans appétit, il joua un peu avec le chocolat dans son assiette et chercha en vain une façon de revenir sur ses paroles sans trahir ce qui agitait son coeur : une haine grandissante à l'égard de cet indigne objet de l'affection et du regret de Rameau qu'il se trouvait être lui-même ...

''Je sais que ces mots ne conviennent guère à mes lèvres de romantique alangui, mais le regret ne vous servira qu'à perdre votre vie en chimères, et si je puis souhaiter pareil destin à une plume au vent telle que moi, il serait peu amical de ma part de faire le même souhait pour vous, qui avez devant vous un grand destin plein de nouveautés, d'aventures ... d'avenir, si je puis ainsi m'exprimer ...''

Il aurait détesté qu'on lui dise ce genre de chose au sujet de l'enfant disparu avec le convoi d'esclaves, qu'il lui semblait encore parfois voir s'éloigner lorsque l'opium dessinait des chimères à travers les alcôves privées . Il aurait haï jusqu'à ses amis de rencontre en l'entendant parler ainsi . C'était un risque qu'il ne pouvait se permettre de prendre ... Il fallait s'excuser, mais ... avoir l'air de céder à une sorte de menace, était-ce mieux pour conserver l'estime d'Alexandre ? Son estime était-elle ce qu'il convenait de protéger à tout prix, ou était-ce son affection ? La réflexion le priva de réaction un certain moment, durant lequel il termina son dessert de manière si pensive qu'il ajouta à sa fine moustache de scène une plus impressionnante moustache de chocolat .
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Sat 24 Nov - 11:58    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

"Un vagabond ... Un traîne-misère ... Quelle importance ? Du moment qu'il est, je ne demande que cela."

Alexandre fut très gêné lorsque Stern l'enlaça amicalement, et fut d'autant plus gêné qu'il entendit derrière eux les rires adolescents des compagnons de Stern qui sans doute ne se gênait guère pour observer, étudier et commenter la scène. Mais il n'y fit pas attention, après tout, ces gens étaient chez eux, et Alexandre Rameau, si épris de justice fut-il, devait se plier aux lois d'un si charmant royaume.

"Vous savez, j'ai suffisamment voyager pour voir que la plus vile créature du Seigneur peut receler un coeur pur en son sein. Il n'y a rien de plus infect que de rejeter quelqu'un vis à vis de sa condition sociale. Il n'y a pas si longtemps, j'accostais sur les rives embrumées des vapeurs d'opium de la Chine. Ce ne sont pas les empereurs, les grands dignitaires, ou les chefs locaux qui sont venus m'accueillir à bras ouverts parceque j'apportais nourriture et eau à tout un pays. Non, ce sont des gens de couches sociales défavorisées, des gens qui ne connaissent pas les bonnes manières, des gens qui traînent derrière eux le boulet de la misère, des gens qui vagabondent auprès de leur amie la pauvreté. Mais étaient-ils plus idiots que les autres ? N'avaient-ils pas eux mêmes des idées à partager ? Bien sûr que si, et j'ai beaucoup appris auprès d'eux. Alors si mon cher ami disparu était devenu le plus scélérat de tous les hommes, croyez bien que peu m'importe, et que je serais tout de même heureux de le savoir vivant ..."

Alexandre Rameau était impressionné par le flot de paroles qu'il avait lui-même laisser déferler de sa bouche, et même directement de son âme. Même pour un marin, cela était inhabituel, et il y avait mis tant de coeur, qu'il en était presque essouflé. Comment peut-on se laisser ainsi importer par ses sentiments ? Comme l'homme peut-il nourrir tant d'espoir pour ainsi courir après le vent, après une ombre ? Non, c'était totalement désespéré. Le jeune marin les avait, mais pourtant il continuait. Quelle force, quelle souffle obscur animait donc son corps sans vie depuis la séparation pour qu'ainsi il parcourût la terre à la recherche d'un souvenir ? Lui même l'ignorait ...

"Mais je ... je n'ai pas le droit de vous affliger avec mes histoires. Veuillez me pardonner ... Je ne voulais pas vous ennuyer ... Je vais repartir à mon errance et je ... je vous verrai à vos représentations ... et qui sait peut-être votre spectacle me distraira-t-il d'une souffrance un peu trop contenue ?"
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
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PostPosted: Sat 24 Nov - 19:37    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

 Le coeur battant de Stern n'avait pas pu s'apaiser . Tout ce que disait Rameau semblait fait pour augmenter ses insinuantes tortures de conscience, même si naturellement ce ne pouvait être son intention . Il l'écouta comme si sa vie en dépendait, et pourtant il lui semblait boire un violent poison . Aux derniers mots du voyageur, il pâlit et resta pétrifié quelques instants, comme s'il allait tomber de sa chaise . Il aurait dû s'y attendre ; s'il souhaitait garder son identité cachée, il fallait aussi qu'il accepte de perdre Alexandre pour la seconde fois .

Immédiatement il sut que c'était impossible ; il aurait fallu se résigner à mourir . Son esprit n'était pas fort stable ; les tourments qui en auraient résulté auraient été trop forts pour sa maigre résistance . Il ne savait plus où était l'égoïsme, où était la lâcheté, ou plutôt il lui semblait que tous deux étaient partout ; puis il résolut de jeter ses questionnements aux orties et de suivre la voie que lui indiquaient les paroles de son compagnon, et qui était aussi la voix qui appelait son coeur avec une mortelle insistance .

''Voulez-vous bien ... venir un instant avec moi ?'' demanda-t-il d'une voix atone, avant de sourire tristement, avec un coup d'oeil vers les occupants de la salle principale : ''ne vous souciez pas outre mesure de leurs sous-entendus, vous vous doutez bien que je n'ai nulle mauvaise intention . Vous me connaissez, après tout ...''

Il se mordit la langue et détourna le regard . Son trouble n'était que trop visible et il s'étonnait qu'un homme avisé comme Rameau ne l'ait pas relevé, mais peut-être l'attribuait-il à l'étrangeté culturelle qui régnait en ces saints lieux ... Sans ajouter un mot, il se leva de nouveau et entraîna son convive à l'écart . Comme prévu il y eut quelques sifflements modérément discrets, mais bientôt la cage d'escaliers aux marches rudes et inégales referma sur eux ses méandres, et les accents plaintifs du violoneux à l'étage . Celui-ci s'interrompit tout soudain, comme s'il avait senti que sa mélodie empêchait Stern de se concentrer . C'est qu'il fallait bien choisir ses mots ... quelque chose qui n'avait pas encore de nom, l'avenir peut-être, en dépendait .

''Tu ne devines pas, Sandro ?'' sourit-il faiblement en penchant le visage de côté, le coeur brisé d'avance de tous les reproches qu'il risquait d'entendre . ''J'ai quitté un frère jadis dans l'espoir de retrouver ce qui n'était plus qu'un fantôme, tu ne devines pas pourquoi je veux t'empêcher de commettre la même erreur ?''

Sa voix mourut dans sa gorge . Il s'adossa à la rampe, les doigts pâles et crispés sur le bois noir verni . Que cet instant de suspension horrible ne se prolonge pas outre mesure, ou il allait réellement tomber ...
''Je voulais juste être un peu ami avec toi de nouveau, avant que tout ne soit gâché par cette erreur que j'ai faite étant enfant, et qui me hantera toute ma vie désormais,'' s'expliqua-t-il dans un souffle .
''Lorsque nous avions cinq ans, que nous ne baragouinions que quelques mots de français, que le monde était un paradis . En souvenir de ce temps-là ...''

Il n'osa pas lui demander de lui pardonner son jeu cruel et gratuit des quelques heures précédentes ; le souvenir de cette larme qui avait traversé le beau visage de son Alexandre eut raison de lui . Il sentit ses yeux s'emplir de larmes à leur tour . Dire qu'à cette époque dont il parlait – les souvenirs lui revenaient par rafales, giflant son âme avec une certaine violence – il se targuait de se blesser parfois, mais de ne jamais pleurer ...
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Alexandre Rameau
Poète / Journaliste

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Localisation: À Paris ...

PostPosted: Wed 28 Nov - 15:52    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

"Sandro ..."

Soudain, des milliers d'abeilles s'envolèrent dans ses oreilles, si bien qu'il n'entendait nulle autre chose que le bourdonnement assomant de ses souvenirs qui butinaient, dépeçaient et pillaient les fleurs de son esprit lâchement laissées de côtés depuis si longtemps. Quelle étrange et pourtant si douce invasion ! Alexandre recula et manqua de choir dans l'escalier, mais il se retint comme il reprit conscience de l'hideux endroit où il se trouvait. Pris de panique, il voulut fuir, mais curieusement, au lieu de descendre les escaliers, il les gravit, quand il se rendit enfin compte de la bêtise de son comportement.


"Je ne voulais pas ... Pas comme ça ... je ..."

Mais au un autre son ne sortit de sa bouche. Brutalement, sans préavis, comme si sa vie en dépendant, il avait saisi le corps de Stern et prit contre lui, l'étreignant comme si plus rien n'existait autour. Il avait enfoui son visage dans le creux du cou de Stern et ses mains se pressaient contre les maigres épaules. Ah ! Combien de fois avait-il rêvé de ces retrouvailles ... Combien de fois avait-il souhaité revoir son cher ami, son si cher ami qu'il avait si injustement perdu alors qu'ils n'étaient même pas en âge de comprendre ce que tout cela signifiait.

Il détacha son étreinte, et toujours ses mains pressées contre les épaules de Stern, comme s'il ne voulait pas que le rêve s'échappât, il s'écria alors, avec une énergie nouvelle et une joie mêlée à sa colère.


"Mon dieu ... Est - ce bien toi ? Est - ce toi ? Ayez pitié de moi, Seigneur, car je pêche aujourd'hui de trop de joie ... Pourrais je jamais me pardonner de ne pas t'avoir reconnu tout de suite ? Pourras - tu jamais me pardonner d'avoir tant tardé à te retrouver ? Mais regarde toi ... tu es tout maigre ... tu es ... tu es ... tu es magnifique ! Toutes ces années qui ne m'ont pas épargné semblent avoir été les plus douces concubines pour toi ... Ah ... je ris ... mais c'est la folie ..."

En effet, aux larmes du jeune marin s'était mêlé un rire niais et euphorique, car il était transi d'un bonheur qu'il ne croyait pas mériter. Mais peu lui importait ... Il n'y avait pas d'ombre au tableau ... A part une peut-être ... Et elle passa comme un nuage sur son visage. Stern était acteur. S'amusait-il de la mélancolie d'Alexandre en se faisant passer pour un souvenir ? Non ... C'était impossible. Et de plus, Alexandre avait envie d'y croire.
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Gérard Stern
Acteur dramatique de talent / Naturaliste

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Joined: 17 Oct 2007
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PostPosted: Thu 29 Nov - 11:09    Post subject: [ PV ] Représentation privée ... Reply with quote

Que disait-il à présent, quelle était sa première réaction ? ... pas comme ça ? 

Ainsi périt le modérément célèbre Stern, dit Pipe d'Opium dans les mauvais milieux, foudroyé d'une étrange attaque de consomption accélérée et mort avant de toucher terre, au terme d'une chute de trois marches . Vous êtes d'accord avec moi, ç'eût été risible et ses contemporains ne se seraient pas privés, les connaissant ... On ne peut que se réjouir du bon sentiment qui conduisit finalement le voyageur à se montrer indulgent . Dire que Stern lui-même s'en réjouit serait probablement un terme si au-dessous de la vérité qu'il avoisinerait le contresens ; il est de toute façon malaisé de se mettre à la place du malheureux ... à moins que l'on ne veuille comme lui s'évanouir à demi sous l'effet du choc émotionnel .

Il s'était senti mourir, de longues secondes durant, avant que l'attitude de son ami ne change ; la chaleur et la vie étaient revenues d'un coup dans ses veines, comme lorsqu'on boit trop vite un alcool trop fort après avoir eu trop froid ; ses jambes s'étaient dérobées sous lui tandis que ses doigts affaiblis par l'inconscience restaient vaguement crispés dans les vêtements d'Alexandre . Et il avait pleuré, sans sanglots, sans grimaces, simplement pleuré comme si des vannes s'étaient ouvertes dans ses yeux après avoir contenu les eaux des mers caraïbes durant toutes ces longues années .

''Je devais y aller, je ne pouvais pas laisser faire ça, tu comprends ... S'il était en vie, je devais le ramener à la maison ! Je n'étais pas fort pour la résignation à cette époque, voilà au moins une chose que le monde m'aura enseigné ... Et au détour d'un bois j'ai rencontré un esclave en fuite qui m'a donné gîte pour la nuit ... Et il m'a enlevé tout espoir ... Ceux qui sont vendus enfants, m'a-t-il dit, ceux qui servent aux plantations ... Et comme je voulais tellement le retrouver, je suis devenu un fantôme moi aussi, en oubliant les vivants qui m'attendaient .''

Son murmure s'éteignit entre ses lèvres pâlies . Jamais il n'avait tant eu l'air de ce fantôme, et ses vastes yeux ourlés de cils épais s'ouvraient comme deux fentes noires sur son masque couleur de lune . Etrangement, soudain, il n'eut plus mal ; parfois, cela lui faisait cet effet de parler de la mort . En l'occurence il songea que ces mots attendaient dans son coeur depuis si longtemps qu'ils y avaient quelque peu déchiré les chairs alentour, à la façon d'un fer de lance ; leur envol ne pouvait qu'être le départ d'une cicatrisation . Un sourire éclaira son visage et il reprit vaguement conscience de ce qui l'entourait ; la scène précédente avait été atemporelle .

''Nous devons regagner la salle, ou peut-être ma loge, qu'en dis-tu ? Ou peut-être que ma vie s'achève ainsi, je n'aurais pu rêver meilleure fin pour un triste saltimbanque,'' rit-il doucement en réprimant le léger tremblement de ses muscles éprouvés pour se raccrocher à son compagnon et se remettre debout . ''Seigneur Dieu vivant,'' jura-t-il faiblement comme l'un de ses rôles l'aurait fait plus naturellement que lui, ''je vais paraître au bras d'un prince, voilà qui est fabuleux en diable, mais quant à expliquer qui tu es ... mes amis vont s'y perdre ! Tu as vu mes amis ... tu as vu comment je vivais ... pendant que tu devenais cette espèce de héros de roman ... c'est autre chose que tes capitaines de pirates et tes princes de Russie !''

Sa main s'attarda sur la joue de l'autre homme comme il en prenait visiblement l'habitude, et il pencha la tête pour mieux le considérer . Un pincement étrange malmena de nouveau son coeur un instant épargné, mais il le chassa comme une guigne ; il ne voulait pas même déterminer de quoi il s'agissait . Ils s'étaient retrouvés et rien venant de lui ne devait plus bouleverser cela .

''Je te demande pardon pour toutes mes allusions, plaisanteries et autres attitudes qui étaient évidemment déplacées, et pour t'avoir ainsi sondé et surveillé un moment avant d'oser me démasquer, ce qui était indigne de nous . Je serai tel que tu souhaitais me voir dorénavant, il suffit de me le dire . Après tout, je suis acteur,'' lança-t-il avec une brillante dérision, ''que cela serve à quelque chose ...''
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